Prises de contrôle capitalistiques : des risques bien réels

Un loup en gros plan
© Canva

Les prises de contrôle capitalistiques étrangères au sein des entreprises, start-up et laboratoires stratégiques ne sont pas sans conséquences. Pour les entreprises, c’est risquer de perdre le contrôle de leur activité, et de se soumettre à des orientations stratégiques différentes. Pour l’État, c’est risquer de voir des entreprises stratégiques quitter le territoire, et donc perdre en souveraineté.

« Dès qu’une entreprise est incubée en France, financée en premier tour en France, elle se tourne vers un acteur étranger pour devenir mondiale. » Ce constat, le président de Bpifrance Nicolas Dufourcq le faisait, amer, dès 2013. Depuis, la France se dote de moyens pour protéger ses jeunes pousses stratégiques. Mais ceux-ci ne sont pas toujours suffisants face aux appétits étrangers. La preuve : en 2020, les chiffres qu’il donne sont éloquents. « La tech française est extrêmement attractive, essentiellement pour les grands groupes américains. Il faut avoir conscience en particulier que dans des mondes comme la medtech ou la biotech, le pourcentage d’entreprises qui, à la fin, sont rachetées par de grands groupes américains est de l’ordre de 80%. »

Les risques liés aux investissements étrangers

Dans son flash de janvier 2022 sur l’ingérence économique et les risques liés aux investisseurs étrangers déloyaux, la DGSI met particulièrement en garde les jeunes pousses tricolores : leur potentiel technologique et leur vulnérabilité financière font d’elles des cibles privilégiées des investisseurs étrangers. « En cas de divergences d’intérêts trop importantes, les cadres historiques des sociétés s’efforcent de s’opposer à la stratégie et aux décisions de leur nouvel actionnaire. Dans ce contexte, certains investisseurs peuvent déployer des manœuvres de déstabilisation et de blocage, n’hésitant pas à fragiliser financièrement les sociétés ou à menacer leurs principaux dirigeants. Ils peuvent également tenter d’obtenir les droits de propriété ou d’exploitation de la propriété intellectuelle de ces entreprises », note la DGSI.

Un phénomène que constate l’économiste et professeur en classes préparatoires Laurent Izard. Dans son livre La France vendue à la découpe (2019, éditions de L’Artilleur), il explore comment de nombreuses PME sont rachetées par des investisseurs étrangers. « Le processus s’est accéléré à partir de 2015. Il est la corrélation de la libre circulation des capitaux, de la globalisation de l’économie, et d’une volonté d’appropriation d’entreprises étrangères, analyse-t-il. La nouveauté ? C’est que les fonds d’investissement se transforment en fonds activistes. Ils font pression pour faire évoluer les politiques des groupes qu’ils rejoignent. Il n’y a qu’à voir l’exemple de Danone : deux fonds américains ont pris une participation extrêmement minoritaire à son capital, mais ils sont parvenus, par un jeu d’influence, à convaincre les autres actionnaires de changer totalement le cap stratégique du groupe. »

Des faiblesses françaises

La première faiblesse française identifiée par Laurent Izard, c’est la frilosité de certaines banques qui ne sont pas prêtes à jouer le jeu des entrepreneurs. « Nos PME ont besoin d’investissements pour croître. Si on ne leur apporte pas, elles seront de facto la proie d’investisseurs étrangers. »

Par ailleurs, il existerait un réel déséquilibre dans le rapport de forces à l’œuvre. « Certains États, comme les États-Unis, exercent une veille stratégique puissante sur les entreprises innovantes, notamment dans le domaine des nouvelles technologies », regrette Laurent Izard en évoquant le cas de Latécoère, passée sous contrôle américain notamment grâce à son avance sur la technologie LiFi. Pour lui, cet exemple comme bien d’autres démontrent une réelle volonté de la part du gouvernement américain. « Les prises de contrôle capitalistiques sont peut-être le fruit d’entreprises privées, mais il n’est pas rare de retrouver des individus qui travaillent pour la CIA dans les équipes. Cela montre bien que ce n’est pas qu’une question de moyens, mais bien une intention stratégique de la part du gouvernement américain. »

Alexandre Medvedowsky, président du Synfie, souligne aussi l’importance du rôle des banques et des cabinets de conseil qui accompagnent les investisseurs étrangers. « Les équipes connaissent bien les fonds américains. Il n’est pas rare qu’elles les appellent pour leur suggérer certaines pépites dans lesquelles investir. »

Bien sûr, il est aussi des cas où la France rachète des entreprises étrangères. « Ce n’est pas une logique à sens unique, admet Laurent Izard. Mais force est de constater que dans ce vaste marché, nous sommes plutôt cibles que prédateurs.« 

Les ripostes sont-elles suffisantes ?

Le gouvernement français tente de changer la donne, notamment à travers certains fonds souverains, comme Definvest ou Bpifrance. « Le problème, c’est que ces fonds ne jouent pas dans la même catégorie que les fonds étrangers, les montants sont incomparables ! » alerte Laurent Izard. Par ailleurs, même si leurs moyens étaient similaires, Alexandre Medvedowsky rappelle qu’ils ne bénéficient pas toujours d’une bonne image auprès des dirigeants. « Les fonds d’État ne sont pas souvent les bienvenus dans les entreprises françaises. » Exception faite, peut-être, de Bpifrance, qui compte 900 sociétés à son portefeuille, « les start-up, les licornes et les secteurs où les chefs d’entreprise sont jeunes et dynamiques n’ont pas vocation à aller chercher des financements auprès de fonds souverains, qui n’ont pas du tout la même vitesse de développement. Tout est lourd, compliqué, contrôlé… » Il souligne cependant un autre type de démarche : l’État français peut inciter les entreprises qui sont partiellement sous son contrôle – comme Thalès ou Airbus – à investir dans des secteurs ou entreprises clefs. « Mais on peut toujours faire plus, et mieux. »

Laurent Izard regrette le manque de posture offensive du gouvernement, mais admet qu’une logique défensive existe. « Le droit évolue, et permet de disposer d’outils juridiques qui permettent de bloquer certains investissements étrangers », notamment l’article L. 151-3 du code monétaire et financier qui soumet ceux-ci à une procédure d’autorisation préalable dans le cas où ils pourraient nuire aux intérêts du pays. Malgré tout, Laurent Izard estime que la réalité du terrain est différente de celle du papier. « Ces outils de contrôle sont assez peu utilisés, et ils aboutissent rarement à un veto de Bercy. Bercy contrôle et donne parfois son accord sous conditions – notamment en termes de défense de l’emploi ou de maintien des sites industriels, poursuit Laurent Izard. Mais en réalité, il est très compliqué de vérifier que les investisseurs respectent ces conditions », conclut-il.

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