Hélène Huby (The Exploration Company) : « L’exploration spatiale est en train de vivre sa révolution, et l’Europe doit y participer »

Hélène Huby
© DR

Figure du NewSpace européen, entrepreneuse et investisseuse, Hélène Huby décrypte la privatisation progressive de l’espace et exhorte les Européens à bâtir leur souveraineté spatiale.

Rencontrée à l’occasion du Web2Day puis de Vivatech, Hélène Huby a cofondé et dirige The Exploration Company (qui construit des vaisseaux spatiaux), le fonds d’investissement SpaceTech Urania Ventures et la fondation The Karman Project, qui œuvre pour la coopération spatiale des grandes puissances. En première ligne de la révolution du NewSpace, elle décortique pour Major les grands enjeux de l’industrie spatiale mondiale.

On parle désormais du NewSpace. Qu’est-ce qui a provoqué cette nouvelle ère de l’industrie spatiale ?

Hélène Huby : D’une part, la fin de la guerre froide et, de l’autre, l’explosion de la navette Challenger. Le gouvernement américain a réduit drastiquement les crédits alloués au spatial et il a fallu faire presque aussi bien avec beaucoup moins. De nouveaux acteurs se sont créés, Jeff Bezos a lancé Blue Origin et Elon Musk, SpaceX. La Nasa a défini des contrats de service et mis en concurrence l’industrie : au privé de livrer au meilleur coût. C’est ainsi que SpaceX a emporté un contrat à 278 millions de dollars alors que son lanceur, le Falcon 1, venait d’échouer. Mais la start-up avait démontré son savoir-faire et la Nasa désirait ardemment challenger Boeing. Ce changement de paradigme a donné naissance au NewSpace. Ces start-up sont peu à peu devenues aussi reconnues que les grands groupes et SpaceX a joué un rôle crucial dans la diminution du coût d’accès à l’espace, passé entre 2000 et 2015 de 25.000 à 2500 dollars le kilogramme lancé en orbite basse, et potentiellement 250 dollars en 2030 avec son nouveau véhicule, Starship.

Pourquoi les coûts d’accès à l’espace ont-ils autant diminué ?

H.H. : D’abord parce qu’on réutilise les lanceurs, ensuite grâce aux économies d’échelle permises par la production en série : on fabrique plusieurs centaines de satellites chaque semaine, contre un en plusieurs années autrefois. Le satellite coûte donc bien moins cher à l’unité et son lancement 10 fois moins cher qu’il y a 15 ans. Par ailleurs, les besoins sur Terre augmentent de façon exponentielle. Aussi bien en matière d’imagerie spatiale – pour optimiser nos activités comme l’agriculture et la logistique, pour mieux comprendre et anticiper les changements climatiques – que de communication broadband ou IoT. Des entrepreneurs lancent donc des start-up à l’assaut de tous ces marchés.

D’où, aussi, la forte croissance du financement privé…

H.H. : Absolument. On est passé d’une dizaine de millions de dollars financés par le capital-risque il y a 15 ans dans des start-up spatiales quasiment inexistantes à, aujourd’hui, 7 à 10 milliards par an. Tous les principaux fonds d’investissement de la Silicon Valley comptent du spatial dans leur portefeuille.

Comment cela se traduit-il concrètement, au-dessus de nos têtes ?

H.H. : Nous avons deux stations spatiales en opération : l’internationale et la chinoise. Dans 10 ans, on en comptera entre 4 et 7, dont 3 privées. L’orbite terrestre est en train de devenir une banlieue de la Terre. Et la Lune, centre d’essai avant d’aller sur Mars, va aussi devenir un centre de ravitaillement car avec son eau, on fait du carburant pour les fusées. Chinois et Américains se font la course pour maîtriser cet accès à l’eau. D’ici 2030, pas moins de 150 missions vont explorer la Lune, commencer à l’exploiter et y installer une base de vie durable. La station spatiale lunaire est déjà en cours de construction. Et SpaceX devrait être capable d’emmener des humains sur Mars dès les années 2030. Voilà la vitesse à laquelle progresse le spatial aujourd’hui.

Les lignes entre le public et le privé ont-elles bougé de la même manière en Europe ? Qui, chez nous, tire le progrès ?

H.H. : On assiste au même phénomène, avec 10 ans de retard. Les premiers à quitter la Nasa pour créer leur société l’ont fait il y a 15 ans. En Europe, l’équivalent s’est produit il y a environ 5 ans. On peut citer le suisse Astrocast, réseau de satellites pour applications IoT introduit en bourse en 2021, l’allemand Isar Aerospace qui a levé 150 millions d’euros pour son petit lanceur, ou le finlandais Iceye qui a levé 300 millions d’euros pour ses micro-satellites d’observation. Nos industriels historiques comme Thalès et Airbus s’adjugent encore une part importante du gâteau spatial mondial. Mais l’innovation vient du NewSpace, comme aux Etats-Unis. Où les jeunes diplômés en ingénierie aéronautique s’orientent d’ailleurs massivement vers les start-up. Rien d’anormal, puisque SpaceX est passé en 6 ans de 5% à 90% de part de marché du lancement commercial de satellites. Seulement, en Europe, l’écosystème start-up est en retard. Il ne capte que 8% des montants investis en venture dans le spatial au niveau mondial, alors que l’Europe pèse bien plus lourd dans le PIB mondial.

Sur quels segments du spatial l’Europe doit-elle se positionner pour garantir sa souveraineté, y compris via des partenariats public-privé ?

H.H. : Le transport spatial est clé. Sans accès à l’espace, pas d’activité. Pour nos autres besoins stratégiques, nous avons en effet Galileo pour ne plus dépendre du GPS américain, ainsi que nos propres satellites d’observation. Mais le même principe devrait s’appliquer aux satellites de communication broadband. L’accès du public à Internet va bientôt se transférer vers le spatial, moins cher. Nous n’avons pas forcément envie que les Américains, via SpaceX, leader aussi dans ce domaine, maîtrisent notre accès à l’information. De même pour les véhicules autonomes qui se connectent en broadband : mieux vaudrait que nous maîtrisions ces canaux.

Sur ces enjeux, le retard européen se comble-t-il ou se creuse-t-il ?

H.H. : L’Europe s’en sort assez bien en observation terrestre et en communication IoT. En revanche, à moins d’arriver avec un concept totalement disruptif, le broadband concède une énorme prime au leader. Et allez disrupter SpaceX… Du côté des lanceurs et du transport en général, le retard européen s’accroît également. Starship va diviser le coût d’accès à l’espace par 10, donc Ariane va encore perdre des parts de marché. Néanmoins, la relève des start-up européennes arrive. Or le spatial s’inscrit sur le temps long : les choix technologiques d’aujourd’hui, nous les gardons pour 10 ans. Il faut donc faire aujourd’hui des choix innovants et disruptifs pour rester dans la course ou combler notre retard. J’ai espoir que les choix très innovants de The Exploration Company y contribueront.

Pourquoi est-il important que le continent européen participe à l’exploration spatiale ?

H.H. : L’exploration aussi est en train de vivre sa révolution. A partir du moment où il est possible d’aller dans l’espace, une porte s’ouvre : on peut aller plus loin. Ce n’est pas de la science-fiction, c’est maintenant. Au même titre qu’à la Renaissance, savoir construire des bateaux assez solides pour traverser des océans nous a permis de découvrir de nouveaux mondes, nous avons la chance de vivre un nouveau moment technologique où l’humanité devient une humanité planétaire et où nous construisons des vaisseaux qui rendent cette exploration possible. Qu’ont-ils de nouveau ? Ils sont réutilisables, peuvent être ravitaillés en orbite, et demain avec de l’essence fabriquée à partir de ressources orbitales. Cela révolutionne la façon dont on voyage dans l’espace. Les missions Apollo, c’était : on paie des milliards pour y aller, on fait revenir les astronautes dans une toute petite capsule, tout le reste est jeté et on recommence de zéro. Alors que si, comme pour les voitures, une fois arrivé à destination, on peut refaire le plein et réutiliser le véhicule, alors on bénéficie de coûts de transport divisés par 1000, par 10.000, qui peu à peu permettent d’envisager une exploration non pour aller planter un drapeau mais pour aller habiter dans l’espace. C’est cela, qu’on est en train de vivre aujourd’hui. Il me semble indispensable que l’Europe prenne sa place dans cette dynamique, même si – voire parce que – on ne sait pas bien encore ce qu’elle va nous apporter, tout comme l’Internet à ses prémices. Un nouveau domaine d’activité est en train de s’ouvrir pour l’être humain. Donc nous devons y participer et, pour cela, disposer de tels vaisseaux spatiaux.

Vous avez fondé The Exploration Company mi-2021 et levé 11 millions d’euros. Que proposez-vous exactement ?

H.H. : Comme SpaceX, nous concevons, fabriquons et opérons un véhicule spatial réutilisable et ravitaillable. Mais là où SpaceX a un véhicule gigantesque capable de transporter 100 tonnes de cargo client, le nôtre en transporte 2 à 5 tonnes, selon la destination. Nous sommes donc au même niveau technologique, mais positionnés sur des voyages très fréquents avec peu de charge. Ce modèle nous permet de pratiquer des tarifs très inférieurs à nos concurrents – de 60% à 75% selon les trajets – et de rendre les expérimentations spatiales accessibles à quantité d’acteurs, ouvrant la porte à de nombreuses découvertes scientifiques. Nyx volera vers les stations, autour de la Terre, vers la Lune, d’un point à un autre sur la Lune, et reviendra sur Terre. Nous livrons notre premier démonstrateur prêt à voler cette année. Quant à notre premier gros vol, en 2024, 60% de la capacité est déjà pré-réservée par des clients.

Biographie

Hélène Huby a fondé et dirige The Exploration Company, le fonds d’investissement SpaceTech Urania Ventures et la fondation The Karman Project, qui œuvre pour la coopération spatiale internationale. Elle a cofondé et est administratrice de l’accélérateur de start-up SpaceFounders. Elle est également Senior Advisor de fonds de capital-risque (Red River West, Prime Movers Labs, Digital Growth), de start-up et PME (SurfAir, Orbite, Hemeria), et administratrice des start-up deep-tech Robeaute, ClearSpace et Interstellar Labs. Elle était auparavant directrice de l’innovation d’Airbus Defence & Space, où elle avait développé une cinquantaine de nouveaux business. Elle y a assuré la direction opérationnelle d’un petit lanceur chez ArianeGroup et du premier programme de vol habité en Europe (l’ESM, qui constitue 50% du véhicule Orion avec lequel la Nasa s’apprête à renvoyer l’humanité sur la Lune). Hélène Huby, 43 ans, est diplômée de l’Ecole Normale Supérieure (Ulm), Sciences-Po, l’ENA, et mère de quatre enfants.

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