Guillaume Champeau (Clever Cloud) : « Pour faire évoluer les normes, il faut parler à ses concurrents »

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Se regrouper pour peser, voilà une stratégie utile aux TPE et PME qui souhaitent défendre leurs intérêts. Guillaume Champeau, directeur des affaires publiques de Clever Cloud, en témoigne.

Guillaume Champeau défend le cloud souverain depuis 6 ans. Après avoir travaillé pour Qwant, il a pris la direction des affaires publiques et juridiques de l’hébergeur français Clever Cloud. Rompu aux discussions avec les acteurs publics, il a contribué à faire évoluer le discours français sur la souveraineté numérique.

Pourquoi une PME comme Clever Cloud a besoin d’un directeur des affaires publiques ?

Guillaume Champeau : Quand je suis arrivé chez Clever Cloud, fin 2021, l’entreprise ne disposait pas de direction juridique et faisait face à d’importantes problématiques de représentation publique. Le marché du cloud est de plus en plus régulé. Et la réglementation a un impact important sur notre développement commercial : si des doctrines imposent des critères aux entreprises ou aux administrations pour choisir leurs prestataires, c’est tout notre marché qui en découle. Or de puissants acteurs américains disposent d’une grande force de frappe en lobbying. L’enjeu était donc d’abord de faire connaître Clever Cloud et faire comprendre aux pouvoirs publics notre différence et nos problématiques en tant qu’acteur européen face à un abus de position dominante – ce que j’avais déjà eu l’occasion de faire lorsque je travaillais chez Qwant. Cette mission est clé pour la crédibilité de l’entreprise : être présent dans les débats publics montre qu’on s’investit dans la structuration de notre marché.

On peut penser qu’une direction des affaires publiques est seulement un poste de dépenses. À court terme, c’est le cas mais à long terme, si l’entreprise arrive à défendre son point de vue et ses intérêts, cela peut changer la donne parce que les préoccupations en matière de régulation que l’on a aujourd’hui sont extrêmement structurantes pour les 5 à 10 années à venir. Si les entreprises françaises et européennes du cloud n’y parviennent pas, c’est tout simplement l’ensemble de notre secteur d’activité qui va mourir.

Quels sont les leviers dont vous disposez pour peser dans les débats ?

G.C. : Nous faisons valoir notre position dès qu’un sujet concerne la souveraineté numérique. Nous disposons d’une expertise sur le sujet, nous rappelons régulièrement la cohérence de notre discours depuis plusieurs années sur cette question. Nous discutons avec les médias, nous nous sommes présentés aux décideurs politiques (parlementaires, cabinets ministériels, instances européennes…). Une entreprise a toujours tendance à penser qu’ils viendront lui parler naturellement mais ce n’est pas le cas. Et ils sont très contents qu’on les démarche parce qu’ils n’ont pas le temps ni les ressources pour comprendre notre marché. Cela leur permet de solliciter notre avis pour contrebalancer celui des acteurs traditionnellement invités à la table des discussions.

Une entreprise de la taille de Clever Cloud a-t-elle vraiment les moyens de rivaliser avec des géants technologiques en matière d’instauration de normes réglementaires ?

G.C. : Quand on est une petite entreprise, seul, on ne change rien face à des mastodontes qui pèsent des milliards de dollars. C’est donc fondamental de se regrouper avec d’autres acteurs et de s’exprimer d’une seule voix. Dans le cloud, nous avons bien compris qu’il fallait aligner nos intérêts. Nous échangeons donc avec nos concurrents : OVH, Scaleway et les autres sont confrontés aux mêmes problématiques que nous. Clever Cloud préside aujourd’hui l’Open Internet Project (OIP) qui cherche à lutter contre les abus de position dominante en Europe. Une telle démarche n’est pas dans la culture française mais elle est d’autant plus essentielle que les acteurs américains se rassemblent au sein d’associations, échangent dans des groupes informels sur les positions à défendre collectivement. Cela nécessite d’avoir la culture du compromis. Même si l’on n’a pas la même façon d’aborder les choses ou que l’on ne défend pas exactement la même position, si nos intérêts sont alignés, il faut accepter le compromis. Une action qui n’est pas idéale mais va dans le bon sens est toujours préférable au refus de prendre position juste parce qu’un mot du communiqué ne nous convient pas.

Voyez-vous les effets de ces actions ?

G.C. : C’est peut-être de l’ordre du symbole mais depuis le dernier remaniement, l’intitulé du ministère de Bercy inclut la souveraineté numérique. Il y a quelques années, c’était encore un gros mot ! Cela montre que nos actions de sensibilisation ont porté leurs fruits, que le sujet a été compris comme stratégique.

Certains disent que la bataille du cloud est déjà perdue. N’est-ce pas décourageant pour les positions que vous défendez ?

G.C. : Quand l’Europe se battait pour imposer le Règlement général sur la protection des données (RGPD), les mêmes disaient qu’elle avait une bataille de retard, que c’était un concept du 20e siècle et que les entreprises qui collecteraient le plus de données seraient les leaders du numérique, à l’instar de Google ou d’Amazon. 5 ans plus tard, le RGPD est accepté par tout le monde, y compris les acteurs américains qui aujourd’hui diffusent des publicités sur la manière dont ils respectent la vie privée de leurs clients. Les États-Unis s’inspirent même du RGPD pour leur propre régulation ! Je pense donc au contraire qu’on prend un temps d’avance, que la régulation est une chance et pas un obstacle pour les entreprises françaises.

Quelles décisions publiques attendez-vous désormais ?

G.C. : Nous attendons un éclaircissement sur la politique cloud de la France, notamment vis-à-vis des grands logiciels américains. Aujourd’hui, la doctrine de l’État consiste à dire que les licences de logiciels étrangers sont considérées comme un cloud souverain si elles sont installées sur des serveurs français ou européens. Or en termes de souveraineté numérique, la valeur réside dans le logiciel, pas tellement dans les serveurs. C’est quelque chose qui a été raté dans la première stratégie cloud présentée il y a quelques années. La France commence à en prendre conscience, maintenant cette doctrine doit être mise à jour.

Biographie

Après avoir décroché une maîtrise en droit du numérique, Guillaume Champeau fonde PressTIC, l’éditeur du site Numerama, spécialisé dans les transformations numériques. Il le cède en 2015 au groupe Humanoid et assure la transition en tant que rédacteur en chef. L’année suivante, il rejoint le moteur de recherche français Qwant en qualité de directeur de l’éthique et des relations publiques puis prend la tête de la direction des affaires juridiques en 2018. L’année dernière, il a rejoint l’hébergeur tricolore Clever Cloud en tant que directeur juridique et des affaires publiques.

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