Ali Laïdi (EPGE) : « La guerre économique ne sert pas à faire la guerre, mais à envoyer un message »

Ali Laïdi présentant son livre sur la guerre économique
© Stratpol

Nous sommes en guerre économique. Les politiques, les chercheurs et les dirigeants de tout bord le disent. Mais cette guerre implique-t-elle de s’armer ? A-t-elle ambition d’aboutir à la paix économique ? Éclairages d’Ali Laïdi, responsable du "Journal de l’Intelligence économique" et co-fondateur de l’École de pensée sur la guerre économique (EPGE).

La guerre économique est dans tous les discours : ceux des politiques, des entreprises, des institutions. Mais derrière l’expression belliqueuse, quelle est la réalité du terrain ? Entre les enjeux qui se jouent sur la scène internationale et le quotidien des dirigeants de TPE et PME, très éloigné, en apparence, de ces problématiques, le fossé est grand. Et il serait bon de le combler, d’après Ali Laïdi, fondateur de l’École de pensée sur la guerre économique. Interview.

Vous travaillez sur les problématiques liées à la guerre économique depuis 25 ans. Pensez-vous qu’il soit nécessaire de parler de « guerre » ?

Ali Laïdi : Personnellement, je ne suis pas attaché à l’expression. Nous pourrions tout autant parler d’hypercompétition ou d’hyperconcurrence économique, peu importe. Mais parler de « guerre » permet de comprendre qu’au cœur de la problématique se trouve la violence, chose que nous avons oubliée depuis des siècles. La politique n’a pas le monopole de la violence, et il est nécessaire de la considérer quand on étudie l’économie. Il est utile de préciser que l’expression n’est pas nouvelle : certains préhistoriens de renom l’utilisent pour parler de sociétés anciennes. En France, il faut remonter à 1915 pour en trouver la première acceptation : deux officiers de l’armée ont compris que la guerre allait durer. Ils ont proposé de se concentrer sur la guerre économique afin d’essouffler l’Allemagne et ainsi éviter de prolonger la guerre dans les tranchées. Je comprends que parler de guerre puisse heurter, le terme est agressif. Mais nous avons manqué d’agressivité, et à cause de cela, nous nous retrouvons dans une position de réaction dans l’affrontement économique. Or pour rester maître chez soi, il faut de la puissance. Nous sommes dans une logique d’accroissement de puissance ! Le choix le plus difficile est de savoir ce que l’on fait de cette puissance : doit-on l’utiliser pour assujettir son voisin ? Ou pour l’aider à gagner en puissance et à préserver son modèle ?

Doit-on, dès lors, avoir une armée économique ? Des soldats économiques ? Un arsenal économique ?

A. L. : Les guerres sont plurielles – la Guerre Froide, qui n’a donné lieu à aucun affrontement direct entre les principaux protagonistes, en est le meilleur exemple. Toutes les stratégies sont donc envisageables. Mais force est de constater que les pays qui ont déployé des systèmes d’intelligence économique puissants et discrets – le Japon, les États-Unis, la Russie et la Chine – ont en effet formé des guerriers économiques, dans le but de défendre les intérêts économiques de leur pays.

L’objectif est-il d’atteindre, un jour, la paix économique ?

A. L. : La guerre ne sert pas à faire la guerre. Les nations qui possèdent des armées ne sont pas là pour se battre, mais pour envoyer un message aux autres nations. Le principe est justement d’essayer de ne pas faire la guerre. En économie, c’est la même chose : nous avons tout intérêt à être puissant pour ne pas se faire déstabiliser complètement. Bien sûr que l’on peut souhaiter la fin de la guerre, mais il faut être réaliste et anticiper. Sinon, on meurt.

La guerre économique est intrinsèquement liée à l’actualité. Peut-on en prévoir les enjeux futurs ?

A. L. : Oui, et c’est pour cela que la discipline doit être enseignée. C’est le cas à l’École de Guerre Économique, où j’interviens. L’objectif est de sortir de la réaction pour aller vers l’anticipation, ce qui est le problème majeur de nos élites politiques et administratives aujourd’hui. Quand, en 2018, Donald Trump quittait l’accord nucléaire iranien, nos entreprises ont été sommées de quitter le territoire sous peine de représailles américaines. Ça donne la désagréable impression que nos entreprises obéissent à Washington, et non à Paris. De la même manière, nous n’avons pas anticipé la déstabilisation de la part des États-Unis dans l’affaire des sous-marins australiensalors qu’ils nous avaient déjà fait le coup en 2007, quand nous avions tenté de vendre des hélicoptères à l’Inde ! Pour sortir de cet état de réaction pour aller vers l’anticipation et l’action, il n’y a pas 36 solutions : il faut penser le concept de guerre économique, le faire entrer à l’université. Il y a un vrai trou dans la raquette académique à ce niveau-là. Et c’est un travail qui ne peut être mené qu’en alliant les personnalités politiques, les économistes, les juristes, les historiens, les géographes, les gestionnaires et les ingénieurs. Autant dire que ça semble impossible en France…

Comment armer les TPE et PME dans cette guerre économique ?

A. L. : C’est extrêmement difficile. Ça fait d’ailleurs 25 ans que je travaille sur le sujet… Il existe des logiciels de plus en plus abordables pour les dirigeants qui voudraient s’intéresser au sujet. Mais sans formation dédiée, on ne pourra pas faire beaucoup plus que de la veille. Idéalement, il faudrait consacrer trois journées chaque année à des formations sur la concurrence économique. Les chefs d’entreprise sont des gens intelligents : ils ont les bases, il ne faudrait pas tout reprendre. Mais sans pédagogie, on n’y arrivera pas : les dirigeants de petites structures n’envisagent pas qu’ils doivent se former aux enjeux de la géo-économie mondiale.

Quels sont les grands enjeux de la guerre économique en ce moment ?

A. L. : Je dirais le numérique, le commerce et l’énergie, qui sont des secteurs évidents, mais j’ajouterais l’alimentation et la santé. Tout est lié ! Sans maîtrise de ces domaines, pas d’emplois ni de souveraineté. Mais désigner des secteurs stratégiques, c’est aussi décider ceux qu’on laisse tomber. Et c’est un choix qui est toujours difficile. On s’en est aperçu avec le Covid ! Tout ce qui peut déstabiliser une société, c’est stratégique. Et cela va du nucléaire au papier toilette.

Biographie

Ali Laïdi est chroniqueur à France 24, responsable du « Journal de l’Intelligence économique » et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Il s’est intéressé à partir de 1996 aux problématiques d’intelligence économique. Docteur en science politique, il a soutenu une thèse sur la guerre économique dans les relations internationales. Son approche est transdisciplinaire : histoire, politique, économie… Ali Laïdi a enseigné de nombreuses années à Sciences Po Paris. Il intervient régulièrement à l’INHESJ, l’IHEDN et l’EGE. Il termine la rédaction d’un ouvrage sur l’extraterritorialité des législations américaines.

Bibliographie

Les batailles du commerce mondial. Penser la guerre économique avec et contre Michel Foucault (Presses Universitaires de France, 2021)
Le droit, nouvelle arme de guerre économique. Comment les États-Unis déstabilisent les entreprises européennes (Actes Sud, 2019)
Histoire mondiale de la guerre économique (Perrin, 2016)
Aux sources de la guerre économique (Armand Colin, 2012)
Les États en guerre économique (Seuil, 2010)
Retour de flamme. Comment la mondialisation a accouché du terrorisme (Calmann-Lévy, 2006)
Les secrets de la guerre économique (Seuil, 2004)
Le Jihad en Europe (Seuil, 2002)

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