Financer des start-up industrielles : pourquoi le jeu en vaut la (longue) chandelle

Un ouvrier en train de souder un produit dans une usine
© Rob Lambert

Financer des start-up industrielles peut s’avérer autrement plus complexe et risqué que de financer des jeunes pousses du numérique ou des services. Les étapes précédant la mise sur le marché forment un très long parcours pour les fonds. Mais les derniers dispositifs d’aides annoncés par le gouvernement pourraient changer la donne.

Avec les problèmes d’approvisionnement qu’elle a fait peser sur la France, la crise du Covid-19 a remis la question de la souveraineté industrielle au cœur des débats. À l’avenir, celle-ci passera notamment par des jeunes pousses industrielles évoluant dans des secteurs stratégiques tels que l’énergie, les biotechnologies ou la santé. En France, ces dernières sont au nombre de 1 500, et comptent pour 12% de l’ensemble des start-up du territoire. Certaines d’entre elles, comme DNA Script, Innovafeed ou encore Withings, se sont même frayé une place au sein du Next40.

Pourtant, ces pépites industrielles « peinent à trouver des capitaux » pour passer à l’industrialisation, note un rapport mené par l’Inspection générale des finances et le Conseil général de l’économie, remis en septembre 2021 à la ministre déléguée chargée de l’Industrie, Agnès Pannier-Runacher. Les raisons sont multiples. Tout d’abord, le temps de mise sur le marché est généralement bien plus long que pour des start-up du numérique ou des services. « Pour produire, il faut construire des usines, et cela prend du temps, environ 12 à 18 mois rien que pour un bâtiment », précise Jérôme Faul, directeur d’Innovacom, un fonds d’investissement français qui compte, dans son portefeuille, 15 start-up industrielles (sur 25). Par ailleurs, du fait d’une « ingénierie complexe », ce temps est parfois considérablement rallongé, notamment à l’étape charnière d’industrialisation, témoigne Olivier Tonneau, associé chez Quantonation, un fonds d’amorçage dédié aux start-up quantiques. Des conditions qui rebutent plus d’un capital-risqueur, dont la majorité est « davantage issue du monde de la finance que de l’industrie », note Jérôme Faul.

À ces obstacles s’ajoute un défaut structurel : par leur nature, ces start-up industrielles se retrouvent souvent à la frontière de plusieurs mondes. Certaines sont trop vieilles pour être concernées par les mécanismes de financement des jeunes pousses, quand d’autres n’ont pas assez de besoins pour être éligibles – le fonds Sociétés de projets industriels (SPI) de Bpifrance ne finance des projets qu’à partir de 10 millions d’euros, par exemple. D’autres encore ne bénéficient malheureusement pas des stratégies nationales lancées par Emmanuel Macron dans la deeptech (quantique, cybersécurité intelligence artificielle, biotechnologies…). « Beaucoup de ces start-up industrielles ne développent pas des technologies de rupture mais plutôt des innovations d’usage, qui ne sont pas moins fondamentales mais qui ne font pas l’objet d’un plan national », pointe Xavier Roy, directeur général de France Clusters, un réseau national regroupant 80 000 entreprises organisées en 300 clusters, pôles de compétitivité et territoires d’industrie.

EN AMORÇAGE, FIXER DES OBJECTIFS DE CROISSANCE, PAS DE RENTABILITÉ

Pourtant, le jeu en vaut la chandelle, insiste Jérôme Faul. « Dans l’industrie, une fois la production lancée, la barrière à l’entrée est très élevée pour les concurrents. La croissance de l’entreprise est donc garantie pendant longtemps. Sans oublier qu’elles ont tendance à créer plus d’emplois et, parfois même, à jouer un rôle dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre. »

Pour surmonter les obstacles, les fonds qui ont décidé d’investir dans les start-up industrielles sont donc obligés de ruser. « Chez Innovacom, nous ne fixons pas de chiffre d’affaires défini : nous n’associons pas la performance au taux de rentabilité (TRI). Nous la mesurons selon un taux de croissance, d’année en d’année », explique Jérôme Faul. Ainsi, plutôt que de demander un chiffre d’affaires X la première année et un chiffre d’affaires Y la seconde, Innovacom attend des start-up en phase d’amorçage une augmentation de leur chiffre d’affaires année après année.

Chez Quantonation, c’est sur l’avancement technologique que les financeurs réclament à leurs sociétés une évolution en phase d’amorçage, pas sur le chiffre d’affaires. « Pour nos start-up hardware, nous prévoyons toujours de pouvoir financer 6 à 12 mois de plus avant la phase d’industrialisation par rapport à leurs objectifs de lancement initiaux », complète Olivier Tonneau.

En France, les fonds ne sont pas les seuls à accompagner ces start-up. Dispositifs des fonds de Bpifrance et du French Tech Seed, concours d’innovation (i-Lab, Next Innov…), subventions des régions, plan de relance, plans stratégiques, programmes européens comme l’EIC Accelerator… « La France est un écosystème très favorable à ce type de sociétés« , assure Olivier Tonneau. À titre d’exemple, Bpifrance garantit aux gestionnaires de fonds dédiés à l’amorçage, comme Innovacom ou Quantonation, de recouvrer jusqu’à 70% de ces fonds en cas d’échec de la start-up, contre une contribution annuelle de quelques milliers d’euros. « Une sorte d’assurance », résume Jérôme Faul.

BESOIN DE PLUS DE FINANCEMENT EN FONDS PROPRES, NOTAMMENT EN PHASE D’INDUSTRIALISATION

Pour autant, certaines améliorations sont nécessaires. « Il y a besoin de plus de financements en fonds propres, notamment pour les phases plus avancées de ces start-up industrielles, à partir de l’industrialisation », souligne Paul Robert, auteur d’une enquête pour France Clusters. Le rapport remis à la ministre de l’Industrie propose quelques pistes, parmi lesquelles le lancement d’un fonds de reconquête industrielle multi‑sectoriel, la création d’une « poche industrie » de 100 millions d’euros dans le fonds de Bpifrance, qui seraient  distribués aux gestionnaires de fonds qui investissent dans ces start-up, ou encore l’introduction d’un « prêt industrialisation » d’un montant moyen de 2 millions d’euros et maximum de 3 millions d’euros par projet, cumulable avec les autres instruments de prêt de Bpifrance, afin d’apporter du financement en dette pour les phases de démonstrateur industriel et de première usine.

Quant au fonds SPI de Bpifrance, le rapport propose de le reconduire pour un montant de 700 millions d’euros avec une option à 1 milliard d’euros « si les performances le justifient ». « Le seuil de 10 millions d’euros par financement pourrait aussi être abaissé à 4 millions pour aider les start-up industrielles avec des besoins plus modestes », espère Xavier Roy.

Jérôme Faul voit d’un très bon œil ces recommandations, qui pourraient être, au moins en partie, adoptées dans le plan France 2030, doté d’une enveloppe de 34 milliards d’euros. À quelques conditions néanmoins. « La clé de la réussite de ce plan serait d’y associer des investisseurs privés, avec l’État plutôt en soutien qu’en acteur du financement. Les prêts bancaires garantis par l’État (PGE), débloqués après l’irruption du Covid-19, ont été un succès : ils ont bien été remboursés et l’État n’a rien eu à débourser. C’est un exemple dont le gouvernement pourrait s’inspirer pour financer les start-up industrielles. » De son point de vue, cette solution permettrait de réduire les risques du côté de l’État, qui n’aurait pas à débourser d’argent si les start-up génèrent du chiffre d’affaires, et de rassurer les financeurs qui verraient le soutien de l’État comme une garantie. Ces deux facteurs permettraient donc aux start-up d’obtenir plus de financements potentiels.

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