J.-C. Liaubet (Fabernovel) : "Valorisons davantage les start-up sur la base de leur potentiel à long terme"

Qu'est-ce qui séduit les investisseurs aujourd'hui ?

Qu'est-ce qui attire les fonds d'investissement ? Tandis que les acteurs américains se montrent audacieux, en Europe, la culture de de la rentabilité court-terme continue de dominer les stratégies. Éclairages de Jean-Christophe Liaubet, associé chez Fabernovel.

Par Mélanie Roosen

Publié le 10/12/2021

Qu'est-ce qui fait la valeur d'une entreprise ? À l'heure où les levées de fonds et les investissements atteignent des sommets, Jean-Christophe Liaubet, associé au sein de l'agence d'innovation Fabernovel, fait le point sur les transformations entraînées par la tech, les différences entre l'Europe et les États-Unis, et les tendances, à venir ou souhaitables, pour les fonds. Interview.

Performance financière mise à part, sur quels critères se basent aujourd'hui les investisseurs pour soutenir une entreprise ?

Jean-Christophe Liaubet : Ces dernières années, nous avons été les témoins de plusieurs révolutions : numérique, écologique, mais aussi de la valeur et de la valorisation. Historiquement, la valorisation des entreprises est un marqueur financier : résultat, performance, coût du capital… La révolution numérique a entraîné le développement de la notion de "valorisation d’actifs" : en plus des flux économiques, les actifs des sociétés qui ne contribuent pas, sur le court terme, au chiffre d’affaires, sont pris en compte car ils incarnent un potentiel de croissance sur le long terme. Les entreprises ne sont plus seulement jugées sur leur rentabilité, mais sur ce qu’elles peuvent incarner dans le futur. C’est un vrai sujet, à l’heure où les perspectives sont floues, à cause d'environnements concurrentiels qui évoluent très rapidement. Nike, par exemple, ne se pense plus comme un équipementier sportif, mais comme une entreprise technologique. Elle déplace le curseur de son univers de concurrence traditionnel.

Le marché américain attribue des valorisations incroyables à des entreprises non rentables. N'est-ce pas dangereux ?

J.-C. L. : Certains voient le phénomène comme une bulle, liée à l’abondance de liquidités. D’autres estiment que le "FOMO" ("Fear Of Missing Out", en français : la peur de manquer une opportunité, ndlr) pousse les investisseurs à prendre des risques. C’est risqué, oui, mais c’est aussi dans la culture des investisseurs américains, qui sont plus adeptes à parier gros. En Europe c’est différent : le curseur est plutôt placé sur la rentabilité à court terme. C’est certes plus sûr, mais ça ne permet pas de rapporter aussi gros. 

Est-ce que ça n'est qu'une question de culture ?

J.-C. L. : C'est aussi une question de contexte et d'historique. Les acteurs américains ont plus d'expérience. Ils opèrent également sur un marché beaucoup moins fragmenté que le marché européen. Si un produit fonctionne sur un territoire donné aux États-Unis, la mise à l'échelle est beaucoup plus facile qu'en Europe, où les habitudes de consommation, les idiomes et les cultures diffèrent d'un État à l'autre. Enfin, il y a aussi un point pragmatique à ne pas négliger : les forces financières à l'œuvre n'ont rien à voir. Les cumuls des fonds investis, en tech notamment, sont bien plus importants aux États-Unis. Les risques ne sont pas les mêmes. 

Est-ce que le métier a changé ?

J.-C. L. : Oui. La plupart des fonds d’investissement embauchent désormais des entrepreneurs, des "gens de la tech". Ils doivent être capables de prendre la mesure du nouveau monde, aussi bien en termes de finance que de stratégie ou de technologie.

Quelles tendances voyez-vous se dessiner pour les fonds ?

J.-C. L. : De mon point de vue, il faudrait de nouvelles méthodes de valorisation. Intégrer le capital client, les coûts d’acquisition, la RSE… Quand on parle de "sustainability", il ne faut pas oublier que l'on parle aussi de "durabilité" d'une société au sens propre. C'est-à-dire son espérance de vie. Plus une entreprise peut vivre longtemps, plus sa valeur terminale est élevée. Et pour maximiser cette valeur terminale, il faut parfois savoir renier la rentabilité à court terme. En ce sens, les investisseurs sont parfois désalignés avec les entreprises, car leurs horizons de temps sont différents. Tandis que l'intérêt des investisseurs se situe dans l'extraction et la valorisation du résultat, certains dirigeants de sociétés - notamment familiales - vont faire des choix qui permettront une meilleure performance de création de valeur sur le long terme. Pour résoudre cette équation, il faut redéfinir la croissance. Peut-être pour aller vers un système qui soit moins rentable, mais plus durable. 

Biographie de Jean-Christophe Liaubet :

Jean-Christophe Liaubet a rejoint Fabernovel fin 2017 en tant qu’associé pour lancer une nouvelle offre de conseil stratégique et financier aidant les entreprises et les fonds d’investissement à optimiser leurs décisions d'investissement dans le digital et valoriser leurs stratégie de transformation. Ancien associé d’Exane BNP Paribas dont il a dirigé le bureau de Recherche Actions, il dispose de plus de vingt ans d’expérience dans l’analyse financière. Doté d’une connaissance fine du monde des entreprises et des marchés financiers, ainsi que d’une passion pour l’innovation,  Jean-Christophe accompagne dirigeants et investisseurs sur leurs problématiques d’allocation du capital, de valorisation, de communication stratégique & financière et de gouvernance. Jean-Christophe est diplômé de ESCP Europe (promotion 1998, majeure Finance) et de la SFAF (Société Française des Analystes Financiers).