Alexandre Medvedowsky (Synfie) : "Les pouvoirs publics doivent prendre la mesure des menaces étrangères qui pèsent sur les entreprises"

Le Synfie veut défendre les intérêts des métiers de l'intelligence économique

En matière d'intelligence économique, les entreprises font preuve de plus de maturité que l'État. C'est le constat d'Alexandre Medvedowsky, président du Syndicat Français de l'Intelligence Économique (Synfie), dont la mission est d'alerter les pouvoirs publics sur les dangers qui pèsent sur les entreprises et leur souveraineté.

Par Mélanie Roosen

Publié le 11/15/2021

Défendre les intérêts des métiers de l'intelligence économique auprès des pouvoirs publics. Voilà l'ambitieuse tâche du Syndicat Français de l'Intelligence Économique. Pourquoi ambitieuse ? Parce que les agendas du gouvernement et des entreprises ne s'accordent pas toujours, que la filière manque cruellement de représentation, et que les menaces viennent de partout. Éclairage du président du Synfie, Alexandre Medvedowsky.

Quelles sont les ambitions du Synfie ?

Alexandre Medvedowsky : Le Synfie est un syndicat professionnel. Sa première ambition est donc de représenter et défendre les intérêts de celles et ceux qui travaillent dans l’intelligence économique, notamment auprès des pouvoirs publics. Nous voulons aussi promouvoir la culture de l’intelligence économique auprès de l’ensemble des acteurs publics et privés du pays, inciter à de meilleures formations et à une meilleure reconnaissance de la discipline.

L’une de vos missions est de permettre aux entreprises de bénéficier d’un environnement législatif et réglementaire favorable. Ce n’est pas le cas aujourd’hui ?

A. M. : En France, on a commencé à parler d’intelligence économique avec le rapport Martre, en 1994. Il y avait, avant cela, déjà des gens qui faisaient de l’intelligence économique, mais il n’existait pas de cadre, de supports, d’outils ou de méthodologies. Ce n’était pas très "professionnalisé". Ça l’est de plus en plus, mais il manque une vraie reconnaissance de la filière. C’est notamment parce qu’il n’existe pas de diplôme universitaire, ou de formations reconnues en la matière. Par ailleurs, l’intelligence économique est souvent confondue avec d’autres disciplines, comme l’espionnage. Ça lui donne un côté un peu obscur et officieux, alors qu’ailleurs, c’est considéré comme un secteur noble. Washington ou Bruxelles n’ont pas du tout la même mentalité ! Nous avons un gros travail à faire pour changer la perception culturelle de l’intelligence économique.

Auprès de qui devez-vous effectuer ce travail de pédagogie ? Les entreprises ? L’État ?

A. M. : Les entreprises, dans leur ensemble, ont pris conscience qu’elles avaient besoin d’outils pour aborder leurs différents défis. Développement international, conquête de marchés, fusions-acquisitions… elles se mettent à l’intelligence économique par nécessité. Au niveau de l’État, c’est différent. La culture du renseignement est très dispersée, très cloisonnée. Les administrations n’aiment pas partager les informations dont elles disposent : il faut absolument développer une transversalité et une transmission de la connaissance. Néanmoins, même s’il reste du travail, certaines délégations interministérielles ont permis de faire avancer les choses au gouvernement. Aujourd’hui, les actions sont pilotées par Bercy – selon nous, ça devrait plutôt être l’affaire du premier ministre… mais ce qu’il faut, surtout, c’est continuer à creuser le sillon et s’imposer une forme de stabilité : les structures et leurs appellations changent à chaque élection ! Aujourd’hui, c’est le Service de l’information stratégique et de la sécurité économiques (Sisse), avant, c’était la Délégation interministérielle à l'intelligence économique (D2IE) et le Service ministériel de coordination à l’intelligence économique (Scie)… il faut un minimum de continuité ! La collecte d’informations demande des réflexes, une culture, et de solides structures. Je dirais donc que l’État est un peu en retard, par rapport aux entreprises.

Vous avez récemment lancé l’Observatoire de l’intelligence économique français (OIEF). À quels besoins répond-il ?

A. M. : L’OIEF répond à un constat : les opérations de prédation contre les entreprises françaises, quelle que soit leur taille, peuvent venir de partout et ne sont pas suffisamment anticipées. Les signaux faibles repérés ici ou là ne permettent pas d’envisager des ripostes. Nous sommes capables de produire de brillantes analyses "après coup" pour regretter que des pans entiers de l’économie française passent sous le joug étranger, mais pas de prévenir le phénomène. Nous avons donc constitué un collège d’experts pour recenser et coordonner ces signaux faibles, afin d’alerter les pouvoirs publics en cas d’inquiétude. Si ces derniers ne réagissent pas, nous portons ces sujets sur la place publique.

Arrive-t-il souvent que les pouvoirs publics ignorent vos alertes ?

A. M. : L’État sous-estime parfois l’importance des alertes. Le gouvernement peut estimer qu’il ne s’agit pas de sujets stratégiques, ou de menaces suffisantes pour agir. Il faut dire que nous n’avons pas du tout le même timing, et que cela peut créer d’importants décalages. Par exemple, l’OIEF a eu connaissance assez tôt d’un mouvement stratégique de le part de General Electric. Le groupe voulait revendre ses turbines Arabelle, obtenues lors du rachat d’Alstom. Nous avons immédiatement souligné l’opportunité pour la France de les racheter. J’ai porté moi-même cette conviction à de nombreuses réunions. Mais à l’époque, l’État n’était pas sûr de la validité de l’information. Résultat, il a fallu attendre un an et demi avant que le gouvernement se saisisse du sujet et mandate EDF pour racheter les turbines. Il y a des situations où les choses vont beaucoup plus vide. Au début de la crise du Covid, l’AP-HP subissait des pressions commerciales de la part de Palantir pour adopter des solutions de traitement de données des patients. La menace était double : en termes de souveraineté, et d’efficacité ! Nous avons alerté l’État de façon très rigoureuse, en rappelant la proximité entre Palantir et les services de renseignement américains. Et l’État est intervenu.

Depuis le lancement de l’OIEF en 2019, les menaces ont-elles évolué ?

A. M. : Ce qui a aussi évolué, c’est la notion même d’activité "stratégique". Qu’est-ce qui n’est pas stratégique, aujourd’hui ?! La crise a bougé le curseur : on n’aurait pas pensé il y a quelques années qu’un site de production de masques chirurgicaux pourrait être considéré comme stratégique. Les intérêts ne sont pas figés. Nous prenons aussi conscience que les menaces viennent de partout, y compris de chez nos meilleurs alliés. Aujourd’hui, nous nous méfions plutôt des États-Unis que de la Chine. Enfin, des événements tels que les élections présidentielles ou les Jeux Olympiques peuvent faire l’objet de cyberattaques plus ou moins violentes, qui peuvent aller jusqu’à paralyser leur déroulé. Nous n’avons pas encore vécu d’attaques réussies sur nos réseaux de transports, nos centrales nucléaires, ou même nos systèmes de signalisation dans les villes. Mais il ne faut pas se leurrer : ça va venir. Il ne s’agira plus d’espionnage industriel ou de racket organisé contre les entreprises, mais de menaces à l’échelle nationale, voire d’une désorganisation totale de l’économie. Il faut s’y préparer.

Biographie

Alexandre Medvedowsky est président d’ESL & Network France et président du Synfie. Il est diplômé de l’IEP Paris, titulaire d’un DEA en Macroéconomie (Paris I) et ancien élève de l’Ecole Nationale d’Administration (promotion Denis Diderot, 1984-1986). Magistrat au Conseil d’Etat à partir de 1986, il siège au cabinet de Laurent Fabius alors président de l’Assemblée Nationale de 1990 à 1992. De 1998 à 2001, il est professeur associé à l’Université d’Aix-Marseille III et enseigne à l’IEP de Paris jusqu’en 2006. Il a été conseiller des Bouches-du-Rhône de 1998 à mars 2015. Nommé conseiller d’Etat en juillet 2001, il rejoint ESL & Network Holding la même année et intègre le Directoire d’ESL & Network Holding. En 2005, il est nommé président d’ESL & Network France. Il est nommé président du Directoire le 1er janvier 2013. Il a été élu président du Synfie, le syndicat français de l’intelligence économique en mai 2014.