M.-N. Lienemann (Sénatrice) : "La sécurité économique française ne devrait pas relever de Bercy, qui lâche prise dès que la libre concurrence entre en jeu"

Pourquoi faut-il se donner d'un programme national d’intelligence économique,

Marie-Noëlle Lienemann n'a pas la langue dans sa poche quand il s'agit de pointer du doigt les failles de l'Europe ou de Bercy en matière d'intelligence économique. Pour combler le retard français, la sénatrice CRCE propose une loi portant sur la création d’un programme national d’intelligence économique.

Par Mélanie Roosen

Publié le 1/11/2022

Comment assurer une continuité dans la stratégie nationale d'intelligence économique d'un gouvernement à l'autre ? Pour la sénatrice du groupe Communiste, Républicain, Citoyen et Écologiste (CRCE) Marie-Noëlle Lienemann, il n'y a pas à tergiverser : il faut une loi qui inscrive le projet dans la durée, des instances qui partagent le pouvoir au-delà de l'exécutif, et des outils de sensibilisation à destination des dirigeants d'entreprise. 

Interview.

Pouvez-vous nous présenter votre proposition de loi pour la création d’un programme national d’intelligence économique ?

Marie-Noëlle Lienemann : Depuis des années, nombre de rapports ont pointé l’importance d’établir un programme d’intelligence économique. Le problème, c’est leur mise en place : les majorités changent, les gouvernements n’en appliquent que certains passages… Il n’existe donc aucune continuité, aucune visibilité pour une stratégie française à long terme. C’est pourtant ce dont nous avons besoin pour avoir une réelle force de frappe. Formaliser une loi permet d’assurer une pérennité, et d’obliger les parties prenantes à rendre des comptes. En ce qui concerne le contenu de la proposition de loi, il s’agit surtout de redéfinir les priorités de certaines filières particulièrement menacées et d’analyser les nouveaux modes de prédation, notamment issus du numérique. Pour s’assurer que nos moyens d’action sont suffisants pour prévenir les risques, il faut mettre en place un outil permanent de coordination. Toutes les forces à l’œuvre doivent se mobiliser en faveur de cette stratégie et veiller à sa diffusion sur l’ensemble du territoire. Les collectivités locales sont bien entendu concernées. On évalue mal l’efficacité des régions en matière d’intelligence économique. Or certaines, comme la Normandie, sont pionnières sur le sujet. Aujourd’hui, il n’est pas possible de connecter leurs actions aux orientations nationales.

De quels outils concrets faudrait-il se doter pour assurer une stratégie d’intelligence économique pérenne ?

M.-N. L. : L’intelligence économique n’est pas un choix qui n’appartient qu’à l’exécutif, mais à toute la nation. L’exécutif, le législatif, les entreprises et les partenaires publics sont concernés. Nous proposons donc avec mon équipe la création d’un secrétariat général à l’intelligence économique (SGIE), qui serait rattaché au premier ministre. C’est la seule solution pour créer des transversalités entre les différents ministères. On voit bien que ce n’est pas le cas avec le Sisse (Service de l’information stratégique et de la sécurité économiques) aujourd’hui, qui dépend du ministère de l’Économie et des Finances et répond donc à la logique "bercyenne", qui lâche prise dès que la libre concurrence entre en jeu. C’est un service qui répond à une idéologie dominante plutôt qu’à un patriotisme économique. Ce SGIE rassemblerait des représentants de chacun des ministères, ainsi que des chefs d’entreprise, des chercheurs, ou des représentants syndicaux.

Pourquoi est-il important d’intégrer les représentants syndicaux à l’équation ?

M.-N. L. : Je crois que les syndicalistes sont souvent les meilleurs lanceurs d’alerte. Ils identifient les menaces avant les patrons et ont tout intérêt à maintenir l’activité. Les dirigeants ne veulent pas toujours voir la réalité des choses, sont souvent motivés par la rentabilité, et peuvent tout à fait choisir de vendre leur entreprise pour se sortir d’une situation délicate.

Les dirigeants imaginent que parce qu'ils n'exportent pas, ou peu, ils ne sont pas menacés. Mais ils sont menacés par ceux qui veulent importer !

Quelles sont ces menaces qui pèsent sur les petites et moyennes entreprises ?

M.-N. L. : De nombreuses PME sont la proie de prédateurs qui trouvent toujours de nouvelles méthodes, plus ou moins honnêtes, pour affaiblir leurs concurrents. Cela peut être une une cyberattaque, ou une attaque réputationnelle menée sur les réseaux sociaux par la concurrence, par exemple. Il est important de déployer un programme au niveau local, afin de former et acculturer les chefs d’entreprises à ces enjeux. Les CCI ont un rôle évident à jouer, mais cela n’est pas suffisant : certaines menaces viennent d'ailleurs, parfois de loin. Les dirigeants n’ont pas toujours conscience des enjeux géostratégiques : ils imaginent que parce qu’ils n’exportent pas ou peu, ils ne sont pas menacés. Mais ils sont menacés par ceux qui veulent importer ! Ils sont aussi concernés par les évolutions des réglementations, qui peuvent parfois affaiblir tout un secteur si les principaux concernés ne prennent pas part aux discussions. Tous ces sujets concernent les entreprises, quelle que soit leur taille. Le problème, c’est qu’elles ne sont pas toujours équipées – en moyens humains et financiers – pour les aborder. C'est pourquoi il faut organiser des conférences régulières et des réunions, identifier un coordinateur local qui devra rendre visite aux PME les plus sensibles.

Qu’est-ce qui, dans votre parcours politique, vous a fait prendre conscience de la nécessité d’un tel programme ?

M.-N. L. : J’ai été députée européenne. Lors d’une commission sur l’environnement en 1984, j’ai pu voir comment les différents pays abordaient le sujet. L’Allemagne était en ordre de marche. Les entreprises, les militants écologistes, les syndicats et les collectivités locales donnaient l’impression de ne pas être d’accord. En réalité, tous avaient arbitré en amont sur un point d’arrivée commun. La France, en revanche, était désorganisée, rien n’avait été préparé. Le manque de préparation en amont conduit à des résultats non concluants en aval, avec des directives qui menacent directement certains pans de l’économie, notamment l’industrie. J’étais effarée de voir que par un manque de concertation, nous devions accepter des traités qui torpillaient la production française. Je me suis dit que l’intelligence économique devait permettre de les contourner, de faire jouer des rapports de force, et de défendre l’intérêt national.

Pensez-vous que la France soit particulièrement en retard sur le sujet ?

M.-N. L. : Certains pays sont plus "doués" naturellement que nous. L’Allemagne en fait partie : les premiers essais d’intelligence économique sur le territoire allemand remontent à Bismarck. L’économie allemande est très territorialisée : une entreprise qui délocalise perd son éligibilité aux subventions publiques. En France, nous n’avons aucun critère de ce type. Le décalage est structurel, mais aussi culturel : l’intérêt national est parfois considéré comme une grossièreté en France, tandis qu’il est assumé par les Allemands. Il ne faut pas leur reprocher de défendre leurs intérêts. Le problème, c’est que l’on ne défend pas les nôtres… C’est aussi parce que l’intérêt national se heurte à l’intérêt général de l’Europe, et que nous avons tendance à capituler plutôt qu’à entrer dans des rapports de force, laissant à l’abandon l’espace de négociation.

Est-ce lié, en amont, à un manque de sensibilisation des instances dirigeantes ?

M.-N. L. : Nous manquons d’une conscience collective. Les enseignants qui délivrent des cours d’intelligence économique en France se comptent sur les doigts de la main, alors que la discipline est ancrée dans les formations américaines depuis les années 90. Les États-Unis ont choisi d’appliquer les outils utilisés pendant la guerre froide dans la guerre économique au sein des entreprises, des organismes de recherche et des structures de formation. Forcément, ça crée un certain champ culturel. On peut mentionner d’autres pays, comme le Japon, doté d’un ministre chargé de la sécurité économique.

Il y a une sorte de naïveté française vis-à-vis de l'Europe, comme si nous n'étions pas en guerre économique contre nos voisins.

Avez-vous le sentiment que les élites (économiques, politiques…) aient conscience de l’importance du sujet ?

M.-N. L. : Les élites intellectuelles et économiques continuent de partager des discours béats sur l’Europe. Il y a une sorte de naïveté française sur le sujet, comme si nous n’étions pas en guerre économique contre nos voisins au prétexte que l’essentiel de nos accords et échanges commerciaux sont intra-européens. Cela ne devrait pas nous empêcher de les considérer comme des prédateurs. Du côté des élites politiques, les choses évoluent, notamment depuis la crise du Covid. La prise de conscience sur les besoins de réindustrialisation est bien réelle. Ce qui manque, désormais, c’est la construction de réponses organisées. Nous avons des capacités fantastiques, mais nous ne les déployons pas. Il ne faut pas se flageller, les échecs sont évitables et le redressement est possible. Il faut arrêter d’être fatalistes, et se battre pour trouver des solutions.

Que risquerions-nous à passer à côté d’une telle proposition ?

M.-N. L. : Laisser passer une telle opportunité de légiférer sur un sujet aussi important risquerait d’accumuler notre retard. Or il faudra bien le rattraper un jour. Ne pas prendre de décision sur le besoin urgent de structurer notre stratégie de sécurité économique reviendrait à laisser la France sans défense contre les menaces économiques internes et externes. C’est pour cela que j’essaye d’associer des personnalités de différents groupes politiques. J’espère que cette proposition de loi constituera une alerte suffisamment importante pour que les pouvoirs publics agissent.

Biographie

Marie-Noëlle Lienemann est née le 12 juillet 1951 à Belfort. Membre du Parti socialiste à partir de 1971, elle a occupé plusieurs mandats locaux (adjointe au maire d'Hénin-Beaumont et de Massy, conseillère régionale du Nord-Pas-de-Calais, conseillère générale de l'Essonne, maire d'Athis-Mons) et a également été députée, députée européenne, ministre déléguée au Logement et au Cadre de vie sous le gouvernement de Pierre Bérégovoy et secrétaire d'État au Logement dans le gouvernement de Lionel Jospin. Elle est sénatrice depuis 2011. 

En 2018, elle quitte le PS pour fonder le parti Gauche républicaine et socialiste.